Eléphant, une vie

Je suis un éléphant. Je n’en ai pas conscience. Je suis ce que je suis. Je n’ai pas de nom. Ne tentez pas de m’appeler Dumbo, Tembo ou Jumbo. Je n’appelle pas, on ne m’appelle pas. Je suis, j’existe. Cela me suffit. Aujourd’hui, je titube dans le pan que je traverse depuis toujours entre l’Okavango et Hwange, entre Botswana et Zimbabwe. Depuis très jeune, j’aime ce pan. je le parcoure depuis toujours et les miens avant moi. J’aime gratter le sol et y débusquer le sel laissé par l’eau disparue. Le sol lisse est doux pour mes pieds aussi…

Pourquoi les éléphants d'Afrique sont-ils menacés d'extinction ?Je suis né dans le delta de l’Okavango, dans sa région orientale à la frontière de Linyanti. A la saison humide, durant l’été. Il faisait sans doute chaud. Ma famille autour de moi. Quand je dis ma famille, je parle ici de ma mère, de mes tantes, mes cousines et mes sÅ“urs. Car j’ai été élevé par des femelles, comme tout éléphant. Et comme tout mâle, j’ai dû les quitter pour suivre mon destin, à la fois solitaire et social. Tout au long de ma vie, j’ai vécu beaucoup de choses.

Toujours en mouvement, ma route a parfois croisé celle des hommes.  Je les ai vus chasseurs, photographes, agriculteurs, se prélassant dans une piscine pleine d’eau ou se cachant derrière ce qu’ils pouvaient. Je les ai croisés mais jamais je n’ai pris le temps de m’attarder sauf quand ils me gênaient. Eux non plus d’ailleurs. Je suis un personnage, une photo, une rencontre furtive. Heureusement, jamais un trophée. Puis ils me laissent dans ma solitude, m’enfoncer dans la brousse et cette océan de nature face à l’inconnu de la vie.

J’ai aimé. Je crois qu’on appelle cela de l’amour. J’ai aimé ma famille, mes cousins aussi. Au plus profond de moi. Dans mes longs périples entre deux brousses, je ne manque jamais de m’arrêter ici ou là, là où ils se sont couchés à tout jamais. J’aime sentir leurs os, un moment furtif avant de continuer ma route. Je n’ai pas de carte, mais je sais où je vais et rien ne pourrait me faire dévier de mon chemin. Gare à celui qui tenterait sinon. Je ne suis pas violent, mais on me craint. Mon poids et ma taille sans doute. Mon barrissement aussi quand je lui associe un battement d’oreille et quelques feintes de corps. Ces épisodes ne me plaisent guère. Ils m’épuisent.

Je ne sors pas souvent de mes gonds. L’âge aide en ce sens. Mais, comme mes congénères, ma stature et la crainte suffisent à éviter de perdre mon calme. On me ménage… Trop parfois, car sûr de moi, je vais parfois dans la mauvaise direction. Le problème, c’est que l’on croit soi-même ce que l’on essaie de faire croire aux autres. Mais au fond, je demeure et demeurerai toujours ce jeune éléphanteau fougueux et insouciant.

Je titube désormais car je suis arrivé au soir de ma vie. Alors, du haut de ma solitude et du vertige de la mort dont je n’ai que peu conscience, je me retourne avec vous sur ma vie. Une vie d’éléphant.

Mes longs cils se font de plus en plus rares pour protéger mes yeux du soleil perçant. Ma peau est fripée. On lit dessus comme dans un livre: ici quelques griffures de prédateurs, lions ou hyènes qui ont tenté leur chance à la nuit tombée, là, une balafre donnée par un acacia qui m’a griffé en tombant… Mes larges pieds ont parcouru des milliers de kilomètres. Comme de large coussins, ils caressent la route de mes aventures. Mes larges oreilles font leur travail de climatiseur et d’avertisseur aussi.

Nature. Les éléphants d'Afrique en grand dangerMes défenses. Ah mes défenses. Elles sont énormes. Un peu ébréchées cependant lors de rares bagarres mémorables avec d’autres mâles. Je n’ai pas conscience de la valeur que certains hommes leur donnent et qui a causé la perte de nombreux éléphants. Elles sont un attribut de ma situation: un grand et vieux mâle. Il faut dire qu’elles en imposent à mes congénères. Je leur dois beaucoup.

Je dois beaucoup à ma trompe également. Avec mes défenses , elle est, semble t’il, l’équivalent des mains des hommes. Elle me sert pour tout. Boire et manger. Sentir aussi et prévenir le danger. Faire du bruit quand cela est nécessaire ou communiquer bruyamment parfois. Arracher une branche ou pousser un arbre pour le faire tomber. Ma trompe est l’essentiel. Avec mes dents. Mes larges dents qui broient chaque jour des centaines de kilos d’herbe et autres végétaux sont mon point faible; une carie et je tremble de ne pas y survivre.

Heureusement, mon corps si lourd a supporté le poids des années et je suis passé au travers des drames de la vie sauvage. J’ai zigzagué entre les prédateurs et j’ai toujours retrouvé mon chemin entre deux déserts. J’ai aussi eu la chance de naître dans une période où la chasse devenait plus contrôlée. Cela ne signifie pas que je suis hors de danger… Il est partout encore et il n’est pas rare que je trouve des tas d’éléphants encore lâchement entassés lors de mes périples. Mais cela se fait plus rare. Et ma mémoire géographique me permet de revenir sur certains lieux ou d’en éviter d’autres. Ma mémoire est mon GPS.

Mais aujourd’hui, mon GPS est au ralenti et je sais bien que la destination finale n’est plus bien loin. Il est une légende qui dit que les éléphants choisissent le lieu de leur mort. Ce sont les chasseurs qui ont cru à cela au 19ème siècle après avoir trouvé des entassements d’ossements d’éléphants au même endroit. On aime donner aux animaux des qualités et des pensées humaines. L’homme découvrira sans doute qu’il existe d’autres types de consciences, il est en train de progresser sur ce chemin. Une chose est certaine, je ne choisirai pas le moment de ma mort, ni son lieu, mais je sais que ce moment est proche.

Je suis doté d’une mémoire. Elle a guidé ma vie, mes pas, mes amours aussi. Cette mémoire semble s’emballer alors qu’elle va disparaître. A chaque pas, une sensation surgit du passé. Il semble que ce qu’il reste à la fin sont les choses plutôt insignifiantes, ces sensations, ces odeurs, ces pensées. L’amour, la douceur, ces câlins, ces bains de boue, l’insouciance, ce sentiment que la vie dure toujours. Ces moments d’ivresse suite à une orgie de marula. Le vent dans mes oreilles, la chaleur sur ma peau, la pluie qui ruisselle sur ma tête. La flânerie n’appartient pas au monde animal, tout du moins pas aux éléphants. On laisse cela aux félins.

Ma vie fut un long et incessant voyage. Un horizon sans fin. Là où j’arrêterai mon voyage, d’autres le commenceront. Ainsi va la vie d’un éléphant. Insignifiante et essentielle, comme chaque vie.

Un éléphant observé en liberté au Sénégal pour la première fois depuis des années

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