A la rencontre des gorilles des montagnes

A la rencontre des gorilles des montagnes

8 heures du matin, rendez-vous au bureau des rangers de Bwindi. Inutile de dire que la nuit fut difficile tant ce réveil était attendu. Il fait un peu froid et humide. La brume ne s’est pas dissipée et le soleil ne s’est donc pas réellement montré encore. Aujourd’hui, je vais rencontrer les gorilles des montagnes pour la première fois.

10 jours que j’attends cela, le temps de parcourir tout le trajet de Kampala jusqu’à la forêt impénétrable de Bwindi comme elle s’appelle officiellement. 10 jours durant lesquels j’ai passé plusieurs rites initiatiques : la marche à la recherche des chimpanzés, puis le safari à pied de nuit flippant et la nuit sur un matelas face à la frontière congolaise à Ishasha. Je touchais du bout des doigts le graal absolu, cette rencontre que tout pratiquant assidu de safari attend parfois toute une vie.

Rendez-vous donc au bureau des rangers où mon groupe m’est attribué. Avec moi, 8 autres personnes de tous âges. Tous excités, certains blasés tant ils n’avaient pas dû attendre pour finalement réaliser cette expérience. Le ranger nous briefe, “voici comment nous allons faire, marcher, respirer, nous comporter”. Il nous présente des porteurs, prêt à soulager les quelques-uns qui avaient amené trop de matériel. Je loue un morceau de bois qui sera mon compagnon durant cette marche dont chacun ignore la durée et la difficulté. Un saut dans l’inconnu. On sait qu’une équipe de traqueurs est parti deux heures auparavant pour chercher “notre” groupe.

Il existait alors 8 groupes de gorilles habitués en Ouganda. Cela signifie que ces gorilles ont été habitués à être approchés par des humains ; Cette méthode de l’habituation a été créée par Diane Fossey que chacun Bwindi Forest National Park - Gorilla Trekking Safaris | Rwanda Gorilla Tourimagine avec les traits de Sigourney Weaver depuis “Gorilles dans la brume”. Notre famille à nous ne sait pas qu’elle va avoir 9 humains sur le dos pendant 1 heure, et nous ignorons tout d’eux. Une chose est certaine, chacun de nous sait que cette rencontre sera inoubliable. On survend le terme “inoubliable” souvent. On se rend compte avec le temps que la mémoire a une capacité à détruire des moments censés être inoubliables. Mais là, les limites de la mémoire n’y pourront rien.

La marche commence doucement, elle ne sera d’ailleurs jamais rapide réellement ; Comme un enfant qui fait son cartable le jour de la rentrée, mon sac était parfait. Un goûter, à boire, un pancho pour recouvrir mon sac et moi de la forte humidité de la forêt. Mon appareil photo et ma caméra chargés à bloc. Mon pantalon recouvert en bas par de longues chaussettes censées empêcher l’intervention des fourmis rouges ou noires qui se présenteront en travers de notre chemin.

Le bras levé du ranger donne le top départ et nous nous mettons tous à courir doucement (toujours). Nous venons de traverser une colonne de fourmis noires dites “safaris”… Selon lui, si elles rentrent dans le pantalon, “elle remonte jusqu’à Bagdad”… Aucun risque. La marche peut se poursuivre. Une petite rivière traversée, des sentiers à peine tracés, nous nous enfonçons dans la forêt avec une certaine gourmandise. Deux sens sont particulièrement en éveil. L’odorat, car tout est nouveau. Les odeurs sont souvent masquées par l’humidité, mais cette forte odeur d’humidité semble m’enivrer et montrer aussi de nombreuses subtilités. Celle du sol, des plantes, des rares fleurs, du bois mouillés. L’ouïe ensuite et surtout. Le silence et la multitude de bruits. Je savais que l’approche serait d’abord audible. Le bruit des pas étouffés par le sol mou. Le chant des oiseaux, rares mais puissant. Les frottements et autres bruits non identifiés, autant de promesses de rencontres imprévus. Qui resteront invisibles. La vue pour l’instant ne sert qu’à mettre un pied devant l’autre et éviter une chute humiliante. Mes lunettes se couvrent de buée. La buée, elle ne me lâchera pas de la journée.

Après quelques heures de marche, le bras du ranger se lève et il se fige. La colonne que nous formions se fige aussi sec. Paralysée, aux aguets. Au loin, à quelques dizaines de mètres, je vois le tee shirt kaki d’un traqueur. Et à l’opposé, un autre. Nous y sommes. Ils les ont trouvés depuis 1 heure, mais restent à distance. Ils doivent être à quelques dizaines de mètres. Dès lors, le ranger nous regroupe et nous informe que nous sommes arrivés sur zone. Il nous refait le même briefing qu’au départ au cas où la fatigue ait effacé les consignes initiales. On devra rester à moins de 7 mètres de chacun individu, éviter de regarder le dos argenté dans les yeux, être le plus silencieux et immobiles possible.

Nous repartons pas à pas, aussi vite que des fourmis pour nous approcher de nos hôtes encore invisibles. Inutile de préciser que les sens sont là en alerte totale. Le moindre bruit, la moindre ombre et le cœur How to trek Uganda gorillas on budget – PML Dailys’emballe. Nous montons doucement la colline ; Au bout de quelques minutes, on attend des feuilles bouger. Puis quelques bruits encore difficiles à percevoir. Le ranger s’agenouille. Nous y sommes. Nous nous installons en arc de cercle. Face à nous, comme un nid géant de feuilles tout aussi géantes. Au centre de ce “nid”, quelques jeunes et des femelles font leur vie. Les jeunes courent et se battent. Les femelles prennent des feuilles pour les manger ou épouillent les bébés. Pas de dos argenté, pour l’instant en tout cas.

Les appareils sont sortis, la moindre parole humaine trop bruyante récolte une floppée de regards désapprobateurs. Les ados commencent à faire les malins, quand les plus jeunes, quittent les femelles pour observer ce troupeau fraîchement installé à quelques mètres d’eux. Plus téméraire que les adultes, les jeunes s’approchent, ils tapent sur leur torse ; Il y a en même un qui tente de couper notre groupe en deux. Comme une sorte de saut à élastique… Ravi d’avoir survécu à son geste fou, il tenta 4 ou 5 fois la même action. Visiblement, ces gens ne sont pas si dangereux. Ils étaient une vingtaine. J’étais choqué par le silence, la paix qui se dégageait de cet endroit. Pas de panique, de peur, de méfiance mutuelle, nous avions réellement l’impression d’être invités. Pas besoin de parler. Nous étions là, chez eux, et cela ne posait absolument aucun problème.

Bwindi Impenetrable National Park - 2021Juste derrière ce “nid” de feuilles écrasées, je voyais un “va et vient” répété. Il semble qu’il y avait quelque chose d’important derrière. Au début, je vois une ombre et une masse presque blanche. Le dos argenté était là, caché ou plutôt à l’écart. Les petits venaient le provoquer mais contrairement à nous, ils ne faisaient pas l’erreur de l’approcher de trop prés. Notre ranger, pour varier les plaisirs nous invite à nous déplacer un peu dans la forêt pour changer de point de vue. De mon côté, c’est la bagarre entre l’appareil photo et la caméra et la lutte acharnée contre la buée de mes lunettes et des objectifs. J’essaie toutefois de lever la tête, sans appareils, de respirer et voir. Tenter de vivre l’instant. Une heure, c’est court.

L’ombre semble bouger derrière la verdure et si les femelles étaient impressionnantes, une montagne de muscle se lève alors. D’abord sur ses quatre pattes et une fois sortis de sa cachette, il se positionne au milieu de cette clairière et il s’étire. Debout sur ses pattes ou jambes, il s’étire comme un hippo le ferait avec sa mâchoire. De tout son long, déployant ses longs bras, montrant ses dents pointues et ses muscles saillants. Même si, il s’était étiré, le groupe d’humain ébahi n’en demeurait pas moins impressionné, silencieux… tétanisé. Le dos argenté s’assoit avec une force et une douceur, presque avec classe dans un coin. On ne doit pas le regarder dans les yeux… Mais bon, c’est la star. On ne peut s’en empêcher. Il faut juste éviter qu’il croise votre regard au même moment.

Et nous restâmes là, tous, humains et gorilles de tout âge, à quelques mètres et parfois moins, les uns des autres, sans rien se dire, ne rien faire mais être ensemble. Comme une retrouvaille silencieuse et pleine. Deux espèces sœurs. On n’a rien à se dire mais on est bien les uns à côté des autres. Une heure, c’est court.

L’heure du départ a sonné, le ranger, avec une certaine élégance, nous invite doucement à disparaître dans la jungle, à reculons, doucement. Il n’y aura pas d’au revoir, il y aura juste une image qui disparaît peu à peu entre les feuilles de cette jungle ougandaise, comme la fin d’un moment devenu immédiatement un souvenir. Les images que j’ai faites alors, je les ai perdues. Il ne reste que la mémoire et un diplôme ridicule mais que je n’ai jamais réussi à perdre, bizarrement.

Un moment de vérité homme / nature vient de se terminer. La prise de conscience de l’extrême fragilité de cette espèce si impressionnante. Et si paisible. Le retour se fera plus vite que l’aller, chacun encore dans ses pensées. Nous avions tous attendus ce moment des jours, voire même des années. Nous nous remémorions chaque détail et nous reparlerons ensemble longtemps ce jour là de chaque détail. Comme si le vécu des autres élargissait le nôtre.

C’était ma rencontre avec les gorilles des montagnes de la forêt impénétrable de Bwindi en Ouganda…

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